L’histoire se souviendra de cet événement, et il devrait servir de leçon aux dirigeants actuels. Malheureusement, des événements similaires se sont produits sous le règne de l’ancien président Joseph Kabila. Des chrétiens ont également été assassinés alors qu’ils réclamaient l’organisation d’élections dans le pays.
Nous sommes en 1988, dans l’ancien Zaïre. Mobutu Sese Seko ignorait alors que deux ans plus tard, sous la pression d’événements internes et externes, il serait contraint de libéraliser son régime sclérosé. Mais avant cela, le 17 janvier de cette « Année de grâce 1988 », un homme politique zaïrois s’apprêtait à réaliser un exploit audacieux : organiser un rassemblement pour un parti politique interdit, l’UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social), en plein cœur de Kinshasa, au niveau du pont Kasa-Vubu/Pont Ngabii.
L’événement doit être replacé dans son contexte politique. Ce contexte était marqué par une mainmise totale sur le paysage politique. Le président fondateur du MPR régnait en maître absolu. Il détenait un pouvoir de vie et de mort sur chaque citoyen zaïrois, sous un régime de terreur résumé par une formule anachronique : « Olinga, olinga te oza na kati ya MPR », ce qui signifie « Que vous le vouliez ou non, vous êtes membre du MPR (Mouvement populaire de la Révolution) du président fondateur Mobutu ». Un homme, cependant, brava l’interdit au péril de sa vie, déjouant les pièges mesquins des forces de sécurité de Mobutu autour de sa résidence à Limeté. Il entra ainsi de plain-pied dans l’histoire politique du Kongo-Zaïre, une histoire qui se poursuit encore aujourd’hui.
C’est là que manifestement est né ce courage politique qui ne le quittera plus jamais dans son combat pour l’avènement d’un Etat de droit au cœur du berceau de l’humanité. Il avait eu par ce geste sans mourir pour ainsi dire, le « Mokako sua des bankoko ». Colette Braeckman, dans Le Dinosaure à là p. 334, raconte l’événement : « Le 17 janvier 1988, le jour d’anniversaire de la mort de Patrice Lumumba, Tshisekedi convoque un rassemblement populaire au centre de Kinshasa, à la hauteur du pont Kasa Vubu. L’armée intervient, fait de nombreux morts et blessés. Tshisekedi est interné à la prison de Makala. Pour déjouer l’attention de l’opinion internationale, le pouvoir invente un nouveau stratagème : des psychiatres du Centre Neuro-Psychopathologique le déclarent « Détraqué » mental, atteint de paranoïa (NDLR : le docteur Tharcisse Loseke avait refusé de se prêter à ce simulacre).
Il aurait fallu être fou pour oser défier l’absolutisme de Mobutu dans sa propre capitale ! Exilé à Isiro, puis à Dungu, dans le nord-est du Zaïre, et enfin dans le village ngbandi de Monga, près de la frontière soudanaise, Tshisekedi assista impuissant au ralliement de la plupart de ses compagnons au parti unique (MPR, le parti-État). Il fit semblant d’abandonner la lutte, mais resta au pays, incarnant un symbole de résistance. Symbole de résistance interne en 1988, symbole de résistance interne en 2014 : à son courage politique s’ajoutait une persévérance inébranlable malgré les humiliations, les trahisons, les arrestations, les exils et les assignations à résidence.
Qu’on l’aime ou non, qu’on le critique ou non, il arrive que, face à son combat, les Kongolais pourraient marquer une pause et lui dire : Merci pour votre persévérance, puis reprendre leurs critiques s’ils le souhaitent. D’autant plus que son combat était démocratique et que la critique en faisait partie intégrante. Un hommage à Étienne Tshisekedi Wa Mulumba !


