KONGOLISOLO
Afrique centrale-politique

Devoir de Mémoire – Jean Nguza Karl-i-Bond et le président zaïrois Mobutu, en 1984 : Après avoir occupé de hautes fonctions au sein du parti unique et du gouvernement, Jean Nguza Karl-i-Bond fut disgracié et même condamné pour haute trahison après la guerre du Shaba en 1977; (Après son emprisonnement, il fut réhabilité et nommé Premier commissaire d’État le 27 août 1980, mais cette nomination fut de courte durée); « Alors qu’il se trouvait à l’étranger, il profita de son séjour pour démissionner de son poste de coordinateur de ce qui s’appelait encore à l’époque le Conseil exécutif, le 17 avril 1981 »

Près d’un mois plus tard, il accorda une interview à l’agence de presse Belga. Ses propos furent résumés par le quotidien bruxellois Le Soir dans son édition du 15 mai 1981. Des élections présidentielles se profilaient à l’horizon, et Nguza envisageait de se présenter dans ce pays où la présidence de la République revenait de droit au président du MPR. C’est également durant son exil qu’il écrivit un livre au titre évocateur : Mobutu ou l’incarnation du mal Zaïrois.

Confession de Ngunz Kali-I-Bond !

Chers compatriotes, Kongolaises et Kongolais, pourquoi trahir votre propre peuple, pourquoi infliger des souffrances et causer le massacre de votre peuple ? Tout se paie dans cette vie; le prix de la trahison est la mort, c’est pourquoi les traîtres finissent mal; que l’exemple de Ngunz Kali-I-Bond serve de leçon aux Kongolais qui détiennent même un minimum de pouvoir ! Tout n’est que vanité !

Peu avant sa mort, Ngunz Karl-i-Bond était méconnaissable; il ressemblait à un squelette ambulant. Sur cette photo, Ngunz est assis, en novembre 2002, à côté de l’actuel Modeste Muthinga, qui était alors sénateur pro-Kabila et qui deviendra plus tard ministre des Affaires sociales et de l’Action humanitaire de la République démocratique du Kongo. « Dans sa dernière grande interview, Ngunz a demandé pardon au peuple Kongolais. Delphin Bateko a rediffusé cette interview en mémoire de l’ancien Premier ministre du Zaïre (aujourd’hui République démocratique du Kongo) Ngunz Karl-i-Bond, décédé le 27 juillet 2003, alors que le pays s’engageait sur la voie de la démocratisation et du retour à la paix ».

Voici son interview accordée au journal Le Potentiel (un quotidien publié à Kinshasa, le 9 novembre 2002) :

  • Ngunz Karl-I-Bond : Poursuit sa longue convalescence. Victime d’une hémorragie cérébrale aggravée par un infarctus du myocarde, l’ancien Premier ministre sous Mobutu, tombé dans un coma profond à Kinshasa, a été admis le 25 mai 1994 dans un hôpital militaire pour grands blessés en Afrique du Sud. Pendant trois mois, l’ancien président national de l’Uferi avait perdu toutes ses facultés motrices : mémoire et parole. Une paralysie générale l’avait rendu totalement dépendant. Il lui a fallu 18 mois de rééducation pour réapprendre à parler et à marcher. Ngunz Karl-I-Bond, que nous avons rencontré dans son luxueux appartement de la résidence Rocklands, dans le quartier de Sea Point au Cap, a remercié le Seigneur de lui avoir rendu la mémoire. Même s’il a perdu sa fluidité habituelle et qu’il lui faut quelques instants pour formuler ses pensées, Karl-I-Bond, qui dit avoir « fait un long chemin », a visiblement retrouvé ses instincts politiques.
  • Le potentiel : Premier ministre, ministre des Affaires étrangères, ambassadeur, président national (de l’Uferi). Ce sont autant de postes que vous avez occupés/exercées. Quel poste a eu le plus d’impact sur vous, et à lequel vous identifiez-vous le plus aujourd’hui ??
  • Ngunz : J’aime me présenter comme ancien ministre des Affaires étrangères. J’ai occupé tous les postes, sauf celui de président de la République. Et même si j’étais devenu président, le ministère des Affaires étrangères resterait l’un(e) des postes (fonctions) les plus prestigieux(ses) d’une carrière politique. J’aime toujours me présenter comme ministre honoraire des Affaires étrangères
  • Le potentiel : Quel est votre état de santé aujourd’hui ??
  • Ngunz : Mon cher frère, merci d’être venu me rendre visite. Il y a trois ans, je ne pouvais pas te reconnaître, j’avais perdu la mémoire, la parole. Je n’entendais plus rien. Je me suis retrouvé dans un hôpital en Afrique du Sud. On m’a dit que j’y étais resté plusieurs mois sans me souvenir de ce qui s’était passé. Maintenant que j’ai retrouvé toutes mes facultés, je dois louer le Seigneur qui m’a rendu la mémoire et remercier les médecins Sud-Africains qui m’ont ramené à la vie.
  • Le Potentiel : Une certaine opinion Kongolaise soutient que vous avez été empoisonné par Mobutu.
  • Gunz : Non, Non, Non. Sinon Mobutu aurait pu tuer tous ceux qui le contredisaient. Les médecins pensent que j’ai mené une activité politique intense sans relâche pendant plusieurs années. La période de la Conférence nationale et de la transition a été très difficile à gérer. J’en ai subi les conséquences. (Je n’ai pas été empoisonné par Mobutu).
  • Le Potentiel : Vous êtes tenu pour responsable du massacre de chrétiens perpétré le 16 février 1992 à Kinshasa. Avant cette répression, vous aviez (de force) suspendu les travaux de la Conférence nationale souveraine.
  • Ngunz : Vous savez que j’appartenais à une famille politique. Je n’étais pas le commandant suprême des forces armées Kongolaises. J’étais chef du gouvernement, mais les forces de sécurité et d’ordre dépendaient du président de la République.
  • Le Potentiel : Vous avez pourtant initié l’épuration ethnique au Katanga. Des statistiques concordantes indiquent plus ou moins 550 000 morts.
  • Ngunz : Au cours de ma carrière politique, j’ai certainement commis des erreurs. La purge des Kasaïens du Katanga n’était pas mon œuvre personnelle. Le président Mobutu et Kyungu wa Kumwanza portent une lourde responsabilité dans cette affaire. Cependant, j’ai appris avec une grande satisfaction que Kyungu avait été expulsé d’Uferi. Mais Lukonzola qui dirige actuellement notre parti ne peut prétendre aujourd’hui être le seul dirigeant de cette grande formation politique. Il a l’obligation d’associer le Dr Muketa à la direction politique du Parti.
  • Le Potentiel : Vous n’êtes donc pas impliqué dans le nettoyage ethnique des Kasaïens au Katanga ??
  • Ngunz : J’ai longuement discuté de cette question avec les grands chefs traditionnels (coutumiers) du Kasaï en vue d’une réconciliation avec leurs frères du Katanga. Avec le chef Kalamba (le père), avant ma maladie, nous avions convenu d’organiser officiellement cette cérémonie autour d’un feu, conformément à nos coutumes. Je me souviens qu’il m’avait demandé de situer mon village, qui se trouve à moins de 10 km de Luiza, dans le Kasaï occidental. Nous partageons le même sang et nos peuples voisins parlent la même langue. Emery Kalamba, le successeur du grand chef, a suivi la même démarche. Il est venu me rendre visite ici en Afrique du Sud. Tout doit être mis en œuvre pour parvenir à cette réconciliation avant les grands événements politiques. L’analyse de tous les événements de cette purge macabre montre qu’il s’agissait d’une stratégie visant à empêcher, pour des raisons électorales, le rapprochement entre les Baluba du Kasaï et du Katanga, qui partagent pourtant les mêmes origines. Ce que je dis vient du fond du cœur. C’est la vérité : le jour où les Katangais et les Kasaïens s’uniront pour les mêmes objectifs politiques et économiques, le pays se redressera. Je présente mes excuses, cinq fois, aux familles des victimes, à mes frères du Kasaï et à tout le peuple Kongolais pour ce qui s’est passé au Katanga. Nous devons chasser les démons de la haine pour une véritable réconciliation. (Je présente mes excuses cinq fois à mes frères du Kasaï).
  • Le Potentiel : Depuis votre hospitalisation, Mobutu a été renversé, Laurent Kabila, qui lui a succédé, a été assassiné, Joseph Kabila est maintenant au pouvoir, et le pays est envahi par des armées étrangères et déchiré par la rébellion. Qu’en pensez-vous ??
  • Ngunz : Je suis très attristé de voir mon pays dans un tel état de délabrement. Le Kongo était un grand pays. Rien ne se décidait sur le continent Africain sans notre consultation. Sur le plan international, le Kongo était la voie de passage essentielle pour les grandes puissances avant toute intervention militaire en Afrique subsaharienne. Il semble que le pays n’ait plus de politique étrangère. Tous ceux qui parlent au nom de la RDKongo sont de parfaits inconnus. En diplomatie, cela compte énormément. (Le Kongo était un grand pays).
  • Le Potentiel : Que faut-il faire ??
  • Ngunz : Le peuple Kongolais doit d’abord se réconcilier et travailler ensemble au sein d’un gouvernement d’union nationale pour apporter la paix et la nourriture aux Kongolais qui ont trop souffert. Par-dessus tout, ils doivent s’engager sur la voie de la démocratie, afin d’éviter une légitimité fondée sur les armes.
  • Le Potentiel : Quel est votre projet politique ??
  • Ngunz : Les médecins m’ont demandé de tourner définitivement le dos à la politique. Aujourd’hui, je suis contraint, sur leur prescription, d’effectuer quatre actions par jour : (prendre mes médicaments, manger, respirer l’air riche en oxygène qui vient de la mer et dormir).
  • Le Potentiel : Un dernier mot ??

Ngunz : Je salue le courage et les convictions politiques d’Étienne Tshisekedi. Il a été présent dans tous les combats. Je salue également le dévouement de Mama Marthe, son épouse. Eux aussi doivent prendre soin de leur santé. Je pense que des personnalités comme Tshisekedi ou Kengo, s’ils ont encore de l’énergie, peuvent contribuer à améliorer l’image du Kongo. Hommage à Tshisekedi. « Propos recueillis par Modeste Mutinga, rédacteur en chef du quotidien Le Potentiel ».

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