Vers 591 av. J.-C., les Koushites déplacèrent leur capitale plus au sud, là où se dressent aujourd’hui la nécropole méroïtique et plus de 40 pyramides royales et princières. Un site d’une beauté à couper le souffle, niché au cœur d’un désert ocre, où seul le silence sauvage règne, conférant au lieu toute sa magie et sa grandeur. L’archéologue allemand Friedrich Hinkel, figure emblématique de l’archéologie soudanaise et âgé de 83 ans, étudia toutes les pyramides du pays et conclut que celles de Nouri, plus au nord, étaient les plus parfaites.
L’un des problèmes rencontrés par tous les archéologues est celui de la langue méroïtique. Apparue en 170 av. J.-C. – jusque-là, les Koushites utilisaient l’écriture hiéroglyphique – elle est considérée comme « L’étrusque de l’Afrique », l’une des énigmes les plus difficiles léguées par les civilisations antiques. Pour atteindre Jebel Barkal, de l’autre côté du grand coude du Nil, il faut traverser le désert de Bayuda. Des étendues arides et rocailleuses mènent à un petit village surplombant le fleuve, au milieu d’un enchevêtrement de roches noires. Ce village surplombe la quatrième cataracte, la plus spectaculaire des six, celle qui disparaîtra lorsque le barrage que les Soudanais construisent plus en aval sera rempli. Les villageois acceptent avec un certain stoïcisme la perspective d’abandonner les rives magiques du Nil, convaincus qu’il est temps pour leur pays de se développer. Outre la beauté naturelle et la riche terre limoneuse qui leur assure d’abondantes récoltes, ils sont loin de tout : pas de routes, pas d’écoles, pas de médecins, pas d’eau courante, pas d’électricité.
L’un des problèmes de ce barrage est qu’il submergera une région jamais fouillée, qui constituait un passage crucial entre les mondes Africain et méditerranéen. Face au choix entre un barrage qui fournira de l’électricité à tout le nord du Soudan et des sites historiques fondamentaux pour l’histoire du pays, la population n’hésite pas. À l’endroit où le barrage sera construit, une véritable ville est en train de surgir. Camions et bulldozers creusent la roche Noire pour construire une route qui s’arrête à 200 mètres des pyramides de Nouri. Une tragédie pour ces monuments, qui ne sont absolument pas protégés. Sur la rive opposée, le Jebel Barkal, la « Montagne sacrée d’Amon », est l’un des sites majeurs du Soudan. Autour de cet étrange promontoire s’étendait Napata, capitale du royaume de Koush. À la fin du Nouvel Empire, vers 1070 avant J.-C., les Égyptiens se retirèrent de la Nubie soudanaise. La région recouvra son indépendance et tomba dans l’oubli jusqu’en 747 avant J.-C., début de la XXVᵉ dynastie, marquée par la conquête de l’Égypte par le roi de Koush, Piye.
L’origine de cette dynastie, qui s’est développée à Napata, demeure énigmatique. Nul ne comprend comment, plusieurs siècles après la colonisation égyptienne, les rois Koushites ont pu régner sur l’Égypte. Certes, brièvement. En 663, après le sac de Thèbes par les Assyriens, le roi Taharqa se replia vers le sud. Ce fut la fin de la domination koushite. Dès lors, le royaume de Napata fut coupé de l’Égypte par les régions tropicales arides. Pourtant, la pyramide demeura une priorité. Piye avait érigé la sienne dans la nécropole d’el-Kurru, à quelques kilomètres de Jebel Barkal. Taharqa traversa le Nil pour construire la sienne à Nuri, qui devint la nécropole officielle. Au pied du mont Amon, qui surplombe le fleuve d’un bleu profond au coucher du soleil, les enfants de la petite ville de Karima jouent au football à deux pas d’un cimetière musulman. Passé et présent se mêlent dans un cadre hors du temps.
Sur le Nil, un bac assure la navette entre les rives sablonneuses, puis un chemin escarpé mène à Dongola, ancien royaume chrétien situé sur la rive orientale du fleuve. Un monastère datant du VIIe siècle a été mis au jour, révélant des fresques byzantines d’une splendeur miraculeuse. Les quatorze églises et monastères de cette capitale furent pillés par les Mamelouks au XVIIIe siècle. Il n’en reste que des ruines.En poursuivant vers le Nord sur une piste périlleuse, il faut encore six heures pour atteindre Kerma, le domaine de Charles Bonnet, un homme affable et érudit. Depuis plus de trente-cinq ans, il y mène des fouilles avec passion et intelligence, révélant la civilisation de Kerma, première entité politique majeure d’Afrique, connue des Égyptiens sous le nom de « Royaume de Koush ». La capitale de cet empire et son centre religieux ont été progressivement mis au jour près de la troisième cataracte, dans un paysage d’une beauté à couper le souffle. À l’intérieur des fortifications, des bâtiments en briques, des palais, des ateliers et le quartier religieux dominé par le deffufa, une structure en briques de terre crue rappelant un temple égyptien, témoignent d’un urbanisme sophistiqué, semblable à celui des grandes villes du Sahel Africain.
L’abondante collection funéraire découverte dans les milliers de tombes de la nécropole a compensé le manque d’écriture dans notre compréhension de ce royaume. Les tombes royales, d’une immensité impressionnante, apparaissent comme d’immenses tumulus ornés de centaines de bucranes et contenant les restes de plusieurs centaines d’esclaves sacrifiés. Niché dans un paysage paradisiaque, l’ensemble est absolument spectaculaire. De tous les temples Égyptiens érigés au Soudan, celui de Soleb, construit par Amenhotep III à plus de 500 kilomètres au sud d’Assouan, est le mieux conservé.
De loin, dans une magnifique solitude, ses ruines sont d’un romantisme saisissant. Au pied des colonnes, des écussons portent les noms des peuples « Enchantés »; au-dessus des bustes aux bras liés figurent des visages de type africain. Cette région de l’extrême Nord demeure très pauvre, ses récoltes maigres. Même le pain est une denrée rare. Régulièrement, au milieu des fouilles et des quelques habitations, de longues caravanes de chameaux passent, qui depuis des siècles quittent le Darfour pour rejoindre le Caire. (Source : www.lefigaro.fr).

